16 avril 2026
Interview dans la revue d'architecture AMC : micro-trottoir sur la valeur du vide
A lire dans le dernier numéro de la revue mensuelle d’architecture AMC l’interview d’Isabelle Baraud-Serfaty réalisée par Shahinda Lane, architecte-urbaniste (Numéro 340 d’avril 2026), qu’on remercie vivement !

Intitulée « un micro-trottoir pour construire la ville », l’interview aurait pu aussi s’appeler « la valeur du vide », car, de cette bascule de la valeur du plein vers la valeur du vide, et de la fabrique vers le fonctionnement dans la durée, il est largement question tout au long de ces trois pages.
Extrait : « Évidemment, le vide n’est pas vide : il désigne, dans les rues, l’espace de façade à façade avec souvent une chaussée, des trottoirs, des bandes de stationnement et des pistes cyclables, et ailleurs les places ou jardins, voire des terrains destinés à être ultérieurement construits. Ce vide est un espace ouvert capable qui permet d’accueillir, de manière permanente ou ponctuelle, du mobilier urbain, des installations éphémères, des arbres, les « éponges » des sols non artificialisés… Le vide renvoie également à la notion d’infrastructures qui changent de nature : les espaces publics s’hybrident de plus en plus avec le grand cycle de l’eau et le végétal qui sont une nouvelle infrastructure ; l’ombre elle-même devient une infrastructure ; le trottoir devient une infrastructure de santé… Dans tous les cas, cette valeur du vide amène à raisonner différemment. Par exemple, il est admis que la valeur du plein se déprécie avec le temps, selon la notion d’amortissement, même si cette dépréciation dans le temps est souvent compensée par la hausse des valeurs immobilières. Or celle-ci repose largement sur la qualité des aménités publiques, notamment celle des espaces publics. D’un autre côté, la valeur du vide se compte sur un temps long, sur plusieurs dizaines d’années : avec les gains que représentent l’ensemble des coûts évités – les « vides » permettent par exemple d’éviter les inondations –, ou la valeur de l’habitabilité des villes et la qualité du vivre-ensemble. C’est pourquoi il me semble qu’un des changements de paradigme majeur est le décentrement de la fabrique urbaine vers le fonctionnement sur le temps long ».
Comme toute interview, elle condense plusieurs travaux, en même temps qu’elle se nourrit de multiples échanges. Merci notamment à nos clients et partenaires avec qui on a échangé dans le cadre des récentes missions d’ibicity ! (en particulier autour de la « nouvelle économie de l’aménagement », pour la SAMOA sur l’ile de Nantes, et « l’aménageur au défi de la gestion des espaces publics » pour La Fab sur la métropole bordelaise).
Ci-dessous les principales publications citées dans l’interview, ou qui l’alimentent.
– Manifeste : « Le défi du partage », autobiographie scientifique à l’occasion du Grand Prix de l’Urbanisme 2024, publié dans La ville à l’usage, Editions Parenthèses
– Note : « Quel partage de l’ombre dans les villes de demain ? », La Fabrique de la Cité, novembre 2025
– Article : « Financement des services urbains : pour un nouvel imaginaire. Eau, chaleur et ordures ménagères au défi de la sobriété », avec Espelia et Partie Prenante, 2025
– Etude : « Transparence sur les ZAC » pour Idheal, 2024
– Livre : Trottoirs ! Une approche économique, historique et flâneuse, 2026 (nouvelle édition)
Rendons à César : la « valeur du vide » avait été évoquée par Jérôme Goze, à propos du « vide » formé par Central Park. Le « prix du vide » est également évoqué par le maire de Villeurbanne, Cédric van Styvendael, dans le rapport remis en février 2025 par l’ANRU (« Ensemble, refaire ville » : « le « prix du vide » visant à permettre systématiquement une nécessaire désimperméabilisation des surfaces artificialisées est à intégrer, de même que le principe d’une densité acceptable pour les habitants qui pèse sur les recettes de toute opération »). Quant à l’idée de la livraison comme point de départ de tout projet, elle a été soufflée par la paysagiste Sabrina Hiridjee de Degré Zéro.

Ajout du 22/9/2026 : réponse de Claude à la question : « d’où vient la notion de vides et de pleins en urbanisme ? »
La notion de « pleins et vides » en urbanisme trouve ses racines dans plusieurs apports qui se sont progressivement combinés.
Le plan de Nolli (1748)
La référence fondatrice est souvent le plan de Rome dressé par Giambattista Nolli. Contrairement aux plans classiques qui représentent les bâtiments en masse noire et les rues en blanc, Nolli inverse la logique : il distingue l’espace bâti (le « plein », en noir) de l’espace public et accessible (le « vide », en blanc), y compris l’intérieur des églises et des cours, considérés comme un prolongement de l’espace public. Ce plan est aujourd’hui considéré comme l’ancêtre de ce qu’on appelle l’analyse « figure-fond » (figure-ground analysis).
Camillo Sitte et la critique de l’urbanisme fonctionnaliste
À la fin du XIXe siècle, l’architecte autrichien Camillo Sitte (« L’Art de bâtir les villes », 1889) s’intéresse à la qualité des espaces publics traditionnels — places, rues — comme des « vides » habités et structurés, en réaction à un urbanisme qui ne pensait plus que le bâti isolé.
La formalisation théorique : Colin Rowe et Fred Koetter
C’est surtout avec l’ouvrage Collage City (1978) de Colin Rowe et Fred Koetter que la méthode du « figure-ground » est théorisée de façon systématique. Ils comparent le tissu urbain traditionnel (où le vide, c’est-à-dire l’espace public, est la figure structurante, et le bâti forme la trame continue) à l’urbanisme moderne du Mouvement moderne (Le Corbusier notamment), où c’est l’inverse : les bâtiments deviennent des objets isolés (« plots ») posés dans un vide indifférencié, ce qui dissout la lisibilité de l’espace public.
En France : Panerai, Castex, Depaule
Dans le monde francophone, cette dialectique a été reprise et diffusée notamment par Philippe Panerai, Jean Castex et Jean-Charles Depaule dans Formes urbaines : de l’îlot à la barre (1977), un ouvrage clé qui analyse l’histoire urbaine à travers la transformation du rapport entre l’îlot fermé (plein structurant le vide de la rue) et la barre ou la tour isolée (plein isolé dans un vide non structuré).
En résumé, la notion vient d’abord d’une pratique cartographique (Nolli), a été nourrie par une critique architecturale du XIXe siècle (Sitte), avant d’être conceptualisée comme outil d’analyse et de critique urbanistique au XXe siècle, en particulier pour opposer la ville traditionnelle et la ville moderne fonctionnaliste.
Puis réponse de Claude à la question « que signifie « figure-ground » ? »
« Figure-ground » (littéralement « figure-fond ») est un terme emprunté à la psychologie de la perception (la Gestalt, notamment les travaux d’Edgar Rubin sur les figures ambiguës, comme le fameux vase qui peut aussi se lire comme deux visages).
Le principe perceptif de base
Quand on regarde une image en deux couleurs, l’œil a tendance à interpréter automatiquement l’une des deux comme une figure (une forme qui se détache, qu’on perçoit comme un objet) et l’autre comme le fond (l’arrière-plan neutre sur lequel la figure se découpe). On ne peut normalement percevoir qu’une seule lecture à la fois : soit le vase, soit les visages, rarement les deux simultanément.
La transposition en urbanisme
En analyse urbaine, ce principe est appliqué au plan de la ville :
- Le bâti (les bâtiments) est représenté en noir plein
- Le non-bâti (rues, places, cours, jardins) est représenté en blanc, vide
Le terme « figure-ground » (ou « figure-fond ») désigne alors la méthode qui consiste à dessiner ce plan en aplats noir/blanc pour révéler la structure spatiale d’un tissu urbain — sa densité, sa continuité, la hiérarchie entre espace privé et espace public — indépendamment de toute autre information (fonction, hauteur, matériaux, etc.).
L’enjeu conceptuel, chez Rowe et Koetter
Ce qui rend le terme intéressant en urbanisme, c’est justement l’ambiguïté qu’il emprunte à la Gestalt : dans une ville traditionnelle (comme Rome), on peut lire alternativement le plein (le bâti) et le vide (la rue, la place) comme des figures cohérentes et structurées — les deux « fonctionnent » comme figure. C’est ce que Rowe et Koetter appellent une ville où le plein et le vide sont également « lisibles ».
Dans la ville moderne (tours et barres isolées dans un espace indifférencié), seul le bâti reste lisible comme figure ; le vide autour n’a plus de forme propre, il devient un fond résiduel, sans structure — ce que Rowe et Koetter critiquent comme une perte de la qualité spatiale de l’espace public.
Edgar Rubin sur Wikipedia
Fond-forme sur Wikipedia
Réponse de Claude à la question « Qui emploie précisément les termes de « vide » et « plein » en urbanisme ? »
Il n’y a pas un inventeur unique et daté du couple « vide/plein » en urbanisme — c’est un terme qui se diffuse progressivement, à la croisée de plusieurs filiations. Mais on peut identifier des usages précis et situés :
Philippe Boudon (1978) — l’usage le plus formalisé
Dans son étude Richelieu, ville nouvelle : essai d’architecturologie (Dunod, 1978), consacrée au plan de la ville de Richelieu commandée par le Cardinal au XVIIe siècle, Boudon emploie explicitement et théoriquement la paire vide/plein, avec une formule devenue célèbre — reprise ensuite par Michel Foucault dans son cours Sécurité, territoire, population — selon laquelle, pour Richelieu, le vide constitue la forme organisatrice tandis que le plein n’est que le fond sur lequel elle se détache. C’est sans doute l’un des emplois les plus rigoureux et les plus anciens du couple en français, appliqué précisément à l’analyse d’un plan urbain.
Rowe et Koetter (1978) — même année, mais en anglais
Collage City de Colin Rowe et Fred Koetter, publié la même année, théorise la distinction en anglais sous les termes solid et void (ou figure et ground), pas « plein » et « vide » — la traduction française du couple vient donc des commentateurs et traducteurs qui ont diffusé leurs idées en France, pas des auteurs eux-mêmes.
Françoise Choay — le fond conceptuel antérieur
Dès 1965, dans L’urbanisme, utopies et réalités, Françoise Choay distingue déjà deux grandes familles de pensée urbaine (l’urbanisme « culturaliste » et le « progressiste ») selon leur rapport au non-bâti, posant un cadre conceptuel qui prépare la dialectique vide/plein sans nécessairement utiliser ce vocabulaire exact de façon systématique.
En résumé
Le terme circule et se stabilise surtout dans les années 1970-1980, dans le sillage croisé de Boudon (analyse précise d’un cas français, avec la formule vide=forme/plein=fond), de Rowe et Koetter (théorisation anglo-saxonne du figure-ground, traduite ensuite en vide/plein), et plus largement de l’école française d’analyse urbaine (Panerai, Castex, Depaule, Borie) qui popularise cette grille de lecture — même si, comme on l’a vu, ces derniers privilégient plutôt le vocabulaire îlot/tissu/parcellaire. Boudon reste la référence la plus solide si vous cherchez un usage daté et rigoureux du couple exact « vide/plein ».
Et aussi : Pavillon de l’Arsenal – Repenser la ville par le vide

