image_print

10 octobre 2026

LVMH sur les Champs-Elysées : peut-on privatiser la ville ?

(billet en cours)

« La Ville de Paris confie à Louis Vuitton le réaménagement de deux rues près des Champs-Elysées », indique Le Monde du 7/10/2026, reprenant une dépêche AFP : « La Ville de Paris a décidé, mercredi 7 octobre, de déléguer à Louis Vuitton le réaménagement de deux rues au pied de son futur grand magasin des Champs-Elysées, soulevant la polémique au Conseil de Paris où des élus ont dénoncé une « privatisation de l’espace public » ».

 

 

Pour visionner les débats au Conseil de Paris : séance du 7 octobre 2026 (entre 57’22 et 1’28’25 minutes). Pour lire l’exposé des motifs et la délibération (5 pages. La « convention d’offre de concours », dont son annexe 1, n’est pas jointe dans les documents disponibles en ligne) : lien

On en parle sur France Culture ce lundi 10 octobre dans Questions du soir, avec Thomas Snégaroff.

 


Au-delà du cas spécifique de Vuitton, ce qui se joue sur les trottoirs des rues Bassano et Galilée, au droit des Champs-Elysées, est emblématique des défis qui concernent plus largement le financement de l’espace public, à Paris et ailleurs. 
Alors que les finances locales sont de plus en plus contraintes :
– L’espace public est-il valorisé à sa juste valeur ?
– Comment les collectivités peuvent-elles utiliser le financement privé au service de l’intérêt général ?
– Comment éviter un financement de la ville à deux vitesses ?
– A quand une mise en visibilité et en débat des coûts et recettes de l’espace public ?

Lien vers le post linkedin associé : ici.

 

Pour aller plus loin : Trottoirs ! Une approche économique, historique et flâneuse (Editions Apogée, 2023, 2025)

Et aussi :

Billet « Les trottoirs des Champs-Elysées sont une ressource rare »

Billet « Il n’y aura pas de transformation de l’espace public sans modèle économique derrière »

Billet « Informer sur le financement de la ville »

Billet « Damasio et les villes libérées »

Etude sur le financement des espaces et équipements publics dans les opérations d’aménagement : Etude TSZ réalisée par ibicity pour Idheal

Article : La nouvelle privatisation des villes, Esprit, 2011

 

 

Zoom sur quelques points abordés lors de l’émission, ou qui auraient pu l’être :

 

1/ Les trottoirs rue Bassano et Galilée, au droit du futur grand magasin Vuitton au 103 avenue des Champs-Elysées, ne relèvent pas a priori d’une « privatisation » de l’espace public :

– On est sur un espace qui reste et va rester propriété publique (contrairement aux « POPS » (Privately Owned Public Spaces) anglais, comme à Birminghmam ou Londres, détenus par des investisseurs immobiliers)

– Il n’y a ni fermeture, ni restriction d’accès à cet espace (contrairement aux espaces résidentiels fermés marseillais, qui sont une « privatisation » par les habitants)

– La maîtrise d’ouvrage, même si elle est privée, est encadrée par les règlements et autorisations donnés par la ville, et la demande de permis d’aménager est déposée par la ville. En particulier, il y a à Paris une Charte de l’espace public. Ce point pose toutefois davantage question.

Cette caractérisation de la « privatisation » me paraît importante pour pouvoir outiller les municipalités de manière non dogmatique. Ce n’est pas parce que c’est privé que c’est forcément bien, ou parce que c’est privé que c’est forcément mal.

 

2/ L’élargissement des trottoirs rue Bassano et Galilée au droit du futur magasin 103 avenue des Champs-Elysées (et en face de l’actuelle boutique Vuitton pour ce qui concerne celui de la rue Bassano) a une valeur qui n’est pas valorisée :

Comme l’indique Emmanuel Grégoire lors du débat, « le sujet, c’est le niveau d’apport à concours du propriétaire ».

Le trottoir a une valeur pour le riverain, en particulier lorsqu’il est devant un commerce : il valorise le commerce, et il en est la salle d’attente. On l’avait vu pendant le Covid, et on le voit de plus en plus devant des commerces vantés sur les réseaux sociaux, avec des petites surfaces de vente et de longues queues sur le trottoir.

Déjà, les premiers trottoirs parisiens, en 1781, ont été réalisés devant des boutiques de luxe, rue de l’Odéon, pour permettre aux gens qui se rendaient au théâtre de regarder les vitrines sans se faire renverser ou en évitant d’avoir les pieds dans la boue.

Il est vraisemblable, comme on le voit par exemple sur le trottoir avenue Georges V devant la boutique Vuitton du 101 avenue des Champs Elysées, qu’une partie des près de 1000 m2 de trottoirs réalisés par Vuitton pour un budget de 2 M€ HT, soit occupée par des chalands. Même s’il ne s’agit pas en droit d’une occupation privative s’il n’y a pas de convention d’occupation du domaine public (cf. les débats sur la taxe Kebab à Avignon en 2010 ou plus récemment au sujet de la taxation d’Amazon pour l’utilisation de cette ressource-clef qu’est pour lui le trottoir), on pourrait imaginer de valoriser l’occupation du trottoir par Vuitton sur une base analogue à celle d’une terrasse. Aujourd’hui, le prix d’une terrasse sur les Champs-Elysées est de l’ordre de 365 €/m2 pour une terrasse ouverte, 2500 €/m2 pour une terrasse fermée. Soit entre 0,4 M€ et 2,5 M€ par an, pour un total de 1000 m2 (484 + 501 m2 = chiffres figurant dans l’article du Canard Enchaîné. Ce chiffre correspond à la longueur de ces portions de rue (entre 63 et 65 m2 environ) multipliée par une largeur de 7 mètres). Bien sûr, il ne s’agit pas de terrasse fermée, ni même ouverte, mais la densité / m2 / heure peut y être plus élevée, et surtout ces chiffres sont une invitation à discussion. Droits de voirie à Paris en 2025

Même si une queue sur un trottoir ne relève pas formellement d’une occupation privative, le Rapport de la Cour des Comptes sur les terrasses parisiennes, paru en janvier 2025, rappelle le principe de non gratuité du domaine public dès lors qu’il fait l’objet d’une occupation privative.

Egalement, le trottoir doit être entretenu ; des trottoirs élargis représentent un coût d’entretien plus important pour la collectivité.

 

3/ La question se pose d’un financement équitable de l’espace public parisien :

Lors du Conseil de Paris, le propos est reprise au début du débat sur France Culture, Emmanuel Grégoire proclame  : « chaque fois qu’il me sera donné l’occasion d’appeler à contribution ceux qui le peuvent parce que Paris contribue à leur rayonnement, je prendrai leur argent pour aller financer dans les quartiers où personne ne le fera ». Et aussi : «Si ça nous permet d’aller chercher deux millions de plus pour financer une rue aux écoles, je me félicite de l’avoir fait !»

Il faut toutefois observer que les 2 M€ déboursés par Vuitton ne sont pas des euros sonnants et trébuchants qui vont dans les caisses de la ville et servent à financer un autre projet. On ne peut sans doute pas non plus considérer qu’ils correspondent à une économie équivalente pour la ville, car le coût de réfection des voiries suite au chantier incombe à celui qui a réalisé le chantier et que, s’il s’était agi d’une simple réfection, le coût aurait été moindre. A contrario, la ville de Paris a aussi intérêt à l’élargissement des trottoirs.

L’enjeu est bien celui d’éviter une ville à deux vitesses, avec la possibilité d’un financement privé qui puisse aussi se faire au bénéfice de ce qui se passe ailleurs. De ce point de vue, il serait intéressant de disposer d’une maquette économique de l’espace public, qui donne à voir les coûts et recettes de l’espace public, et permette d’en débattre.

 

4/ sur les Business Improvment Districts (BID) 

Voir notamment la note réalisée par ibicity pour le Réseau National des Aménageurs.

 

Queue avenue Georges V, 10/10/2026 à 13H05

 

Lien vers le post de Sylvain Bogeat, autre participant du débat : ici

 

ibicity est une agence qui réalise des missions de conseil sur l’économie des projets et services urbains. Elle combine une posture opérationnelle (Références), exploratoire et réflexive. Pour découvrir le Carnet d’économie urbaine 2026 : ici.